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Crise de l’oignon au Sénégal : Surproduction structurelle ou déséquilibre entre l’offre et les débouchés effectifs[1] ?


Auteur: Alassane Seck, Economiste – Expert en politiques agricoles et chaines de valeur, IPAR Think tank, Mai 2025

La filière oignon traverse une crise inédite au Sénégal. La croissance spectaculaire de la production, portée par des politiques ambitieuses, se heurte aujourd’hui à des limites structurelles, révélant un profond déséquilibre entre l’offre disponible et les débouchés réels. La production nationale d’oignon est passée de 245 000 tonnes en 2014 à près de 450 000 tonnes en 2025 (Direction de l’horticulture), soit une augmentation de 84% en une décennie, alors que la demande nationale est d’environ 350 000 tonnes. Cet excédent, de 100 000 tonnes, a amené le gouvernement à suspendre les importations (depuis janvier 2025). Malgré cette mesure, des quantités importantes d’oignon restent invendues ; ce qui fait baisser les prix et menace le revenu des producteurs et l’avenir de la filière.

« On produit plus pour vendre moins » ! Cette contradiction brutale révèle les limites d’un développement non coordonné de la filière oignon, très axé sur l’amont productif et peu accompagné en aval. La réponse politique actuelle est-elle à la hauteur des enjeux systémiques que pose cette crise ?

La crise actuelle de l’oignon n’est pas le fait d’une surproduction structurelle, mais le symptôme brutal d’un déséquilibre entre offre et débouchés effectifs, conséquence directe d’une politique agricole trop centrée sur la production, sans planification, sans infrastructure de stockage (des initiatives ont été récemment lancées), sans stratégie de commercialisation efficace, sans le maillon transformation locale, et sans coordination régionale (CEDEAO) sur les flux commerciaux.

Un accompagnement sans vision de marché : les limites d’une politique agricole productiviste

La crise actuelle de l’oignon met en lumière les limites d’un soutien agricole axé sur la seule intensification de la production, sans une vision de marché ni une logistique adaptée. Malgré des politiques ambitieuses, la filière s’est développée sans planification fine, ni maîtrise des surfaces, ni synchronisation avec les débouchés réels. Résultat : une offre croissante, mal écoulée, prise au piège d’une logistique déficiente (entrepôts, stockage, piste), dans un contexte de forte concurrence régionale notamment face aux oignons marocains, plus compétitifs et mieux valorisés. Le gel récent des importations (janvier 2025) apparaît comme une réponse tardive et partielle, incapable de compenser l’excédent structurel, d’autant plus que la demande locale est plafonnée et concentrée sur des pics saisonniers comme le Magal de Touba et la fête de Tabaski. Il est donc urgent de repenser l’intervention publique, en liant production, infrastructures, régulation commerciale et stratégie d’écoulement.

Pertes post-récolte : l’autre hémorragie silencieuse de la filière oignon

Une part importante de la production d’oignon est perdue chaque année, annulant les efforts réalisés en amont. Près d’un tiers (30%) de la récolte d’oignons est perdu chaque année, faute, notamment, d’infrastructures de conservation adéquates. Une étude récente de IPAR Think tank a montré que le département de Podor, dans la Vallée du Fleuve Sénégal, a enregistré en 2022 des pertes post-récolte de 5,612 milliards de FCFA, accentuant la détresse des producteurs et entrainant une baisse des prix (le sac de 40 kg peut passer de 14000 FCFA à 3000 FCFA en l’espace de deux mois). Le déficit de chambres froides, l’absence de pratiques post-récolte maîtrisées, et la faible transformation locale convertissent chaque surplus de production en gâchis économique. Le stockage et la conservation doivent désormais devenir un pilier stratégique, pensé dès l’amont (variétés, itinéraires techniques), pour sécuriser les revenus, lisser l’offre dans le temps et construire un véritable marché intérieur de l’oignon.

L’échec silencieux de l’exportation ouest-africaine

L’oignon sénégalais ne franchit plus les frontières (ou très faiblement). Alors qu’il bénéficiait autrefois de débouchés réguliers en Mauritanie et dans la sous-région, les flux d’exportation se sont fortement réduits. Par exemple, l’oignon produit dans le département de Podor s’exportait, par le passé, vers la Gambie, la Mauritanie et même vers l’Espagne (IPAR, 2024). Concurrencé par des acteurs plus compétitifs comme le Maroc, l’Égypte ou la Chine, le Sénégal perd du terrain sur un marché ouest africain, de plus en plus, disputé. L’ouverture ponctuelle aux oignons néerlandais lors des pics de demande illustre l’absence de stratégie commerciale structurée. Faute d’accords logistiques et de normes harmonisées, les excédents sénégalais restent piégés sur le marché local, où la saturation tire les prix vers le bas.

Tant que la dimension régionale ne sera pas intégrée à la politique commerciale de la filière, le potentiel exportateur restera sous-exploité et les crises de mévente se répéteront.

Recommandations stratégiques et opérationnelles

Face à une crise qui révèle des fragilités systémiques dans la filière oignon, une réponse durable nécessite un changement de paradigme. En effet, il urge de passer de la logique de production à une approche intégrée fondée sur la régulation, la valorisation, le stockage et la conservation ainsi que l’ouverture commerciale.

Pour bien structurer cette transition, il est important de :

  • Planifier et réguler la production afin  d’éviter les excédents incontrôlés.

Il s’agira d’instaurer une gouvernance concertée de la production à travers la planification des superficies cultivées, l’élaboration de calendriers harmonisés et le développement de contrats de production sécurisés. L’objectif est d’aligner les volumes produits sur les capacités réelles d’écoulement, d’éviter les pics d’offre non maîtrisés, et d’assurer une meilleure lisibilité du marché pour les producteurs et les acteurs de la filière.

  • Faire du stockage un levier central de stabilisation du marché.

L’autre solution passe par le lancement d’un programme national cohérent de développement du stockage, bien coordonné, articulé autour d’infrastructures publiques, de dispositifs décentralisés adaptés aux réalités locales, et de mécanismes financiers innovants. Le stockage devient ainsi un outil de régulation économique, permettant de lisser l’offre dans le temps, d’absorber les excédents saisonniers et de stabiliser les prix en faveur des producteurs.

  • Structurer une filière de transformation locale.

Il faut également stimuler l’investissement dans la transformation agroalimentaire (déshydratation, conditionnement, valorisation et transformation locale) pour absorber les excédents de production et créer des débouchés additionnels. Un programme incitatif dédié aux PME agroalimentaires rurales permettrait de renforcer la valeur ajoutée locale, diversifier les usages de l’oignon et sécuriser les revenus en période de surproduction.

  • Redynamiser les débouchés régionaux et les exportations

Il importe aussi de construire une véritable stratégie d’intégration commerciale régionale autour de l’oignon sénégalais, en activant des corridors d’exportation (COSEC), en harmonisant les normes et en simplifiant les procédures douanières. Il s’agit de reconquérir les marchés historiques (Mauritanie, Gambie, Guinée-Bissau) et de positionner l’oignon sénégalais comme un produit compétitif dans l’espace CEDEAO.

  • Mettre en place un dispositif de veille et de gouvernance filière

Une recommandation forte serait d’instaurer un système national de veille sur les volumes, les prix et les flux de l’oignon, combiné à un mécanisme d’alerte précoce en cas de saturation du marché. Ce dispositif doit s’appuyer sur une gouvernance inclusive associant interprofessions et organisations de producteurs, services techniques et collectivités, afin d’anticiper les déséquilibres et ajuster les interventions publiques en temps réel.

  • Institutionnaliser le dialogue public-privé pour co-construire des solutions durables

Enfin, il est nécessaire de promouvoir l’organisation régulière de dialogues public-privé (DPP), comme ceux initiés par IPAR Think Tank à Podor sur le stockage et la conservation des produits agro-sylvo-pastoraux et halieutiques, pour renforcer la collaboration entre les acteurs publics, privés et communautaires. Ces espaces visent à élaborer des réponses territorialisées aux enjeux de stockage, à réduire les pertes post-récolte, à améliorer la compétitivité des filières et à renforcer la sécurité alimentaire.

[1] Les débouchés effectifs désignent les canaux réels et opérationnels par lesquels un produit agricole est vendu, absorbé, transformé ou exporté dans un délai compatible avec sa durée de conservation et les objectifs économiques des producteurs.